Introduction du bois raméal fragmenté en Afrique

Histoire du BRF en Afrique

Premières expérimentations

Les premières expérimentations du BRF se sont déroulées de 1990 à 1995 dans le réseau promouvant les cultures en couloir (Alley farming ou Allay cropping).

Nous reproduisons ici de très larges extraits de deux textes majeurs qui font états des recherches menées à cette période.

Le premier article daté de 1995 est intitulé « Essais d’utilisation du bois raméal fragmenté (BRF) pour la régénération des sols dans les cultures en couloir en milieu africain ». Dans cet article, Gilles Lemieux et Lionel Lachance, exposent les principes de l’expérimentation du BRF en Afrique.

Cet article est une très bonne introduction à la compréhension des enjeux de l’utilisation et de l’expérimentation des BRF pour l’aggradation des sols. Il est également remarquable du point de vue de la méthodologie de recherches qu’ils proposent.

Le second article est intitulé « La technologie des BRF et la pédogenèse : une vision globale dans le contexte africain ». Son auteur, Gilles Lemieux y synthétise sa réflexion sur les enjeux écologiques, économiques, agronomiques, humains... de l’introduction de la « technique » de restauration des sols par le BRF et y présente les résultats prometteurs des expérimentation menées au Sénégal.

I.

Essais d’utilisation du bois raméal fragmenté (BRF) pour la régénération des sols dans les cultures en couloir en milieu africain

Introduction

« Nous désirons attirer l’attention sur le fait que les BRF apportent non seulement des nutriments équilibrés mais stimulent la biodiversité dans la constitution de la biomasse microbienne responsable de la régie à la fois de l’énergie mais également des nutriments lorsqu’ils sont nécessaires pour la croissance des plantes. Ce sont des notions d’économie qui doivent éclairer la compréhension des mécanismes en cause. La rétention des nutriments, et leur libération synchronisée avec la demande pour croissance des plantes du système hypogé, sont certainement la base des fortes augmentations de rendements. [...]

Notre but n’est pas de présenter une nouvelle approche agronomique, mais bien de mesurer et de faire ressortir tous les aspects de la dynamique de la pédogénèse telle qu’elle se présente en milieu forestier. Si plusieurs y voient des essais avec un nouvel amendement humifère ou une nouvelle fumure d’origine forestière, il faut les en dissuader dès le départ. Le bois raméal est la base même de la dynamique biologique et de la régie des nutriments par l’intermédiaire des chaînes trophiques dont la source première est l’énergie prélevée à même le système humique. Ce dernier est tributaire de l’apport énergétique et structurel des monomères de lignine, des mécanismes de dépolymérisation, de la production d’acide humique et de la constitution des chaînes trophiques dont les Basidiomycètes sont les moteurs principaux.

C’est dans cette optique que nous proposons cette série d’essais, tenant compte de l’expertise des responsables nationaux et scientifiques actuels et de l’implantation diversifié du réseau expérimental. Le matériel à la base de cette nouvelle série d’expériences est le bois raméal tel que défini par Lemieux (1986).

L’originalité de ces essais de cultures en couloir sera d’identifier les essences exotiques et indigènes capables de produire rapidement du bois dont l’utilisation sera orientée vers les mécanismes pédogénétiques, mais non pour la production de bois caulinaire destiné à des utilisations physiques (construction, bois de feu, etc). Les parties non rigides comme les feuilles et les pousses, seront partie intégrante des BRF.

La production et l’utilisation du bois raméal pour des fins pédogénétiques seront au cœur de toute l’expérimentation.

Le vocable « bois raméal » est un néologisme proposé en 1985 pour désigner le bois des rameaux de moins de 7 cm de diamètre dont la composition est beaucoup plus complexe que celle du bois caulinaire. En outre de posséder toutes les caractéristiques du bois caulinaire on y retrouve tous les nutriments, protéines, sucres et autres, auxquels s’ajoute la lignine peu polymérisés le plus souvent sous la forme de monomères.

1. Objectifs

Trois objets principaux sont visés :

a) Le premier est à la fois pratique et théorique et il vise à identifier les mécanismes existant dans la transformation des BRF en système tellurique productif, et à mieux comprendre les paramètres en cause.

b) Le second but est de favoriser et maintenir la productivité des milieux de culture en couloir, c’est-à-dire augmenter les rendements, réduire les intrants tout en maintenant et améliorant la qualité des productions vivrières.

c) Le troisième but est de reconstituer des sols dégradés et d’en maintenir la fertilité par les mécanismes propres aux sols forestiers, mais intégrés à des sols agricoles.

Matériaux et méthodes

a) Choix des essences

Comme tous les mécanismes qui seront mis à contribution auront comme origine les BRF appliqués au sol, l’origine des essences, leur mode de reproduction, de culture ou d’origine sont d’une importance capitale.

Dans un premier temps toutes les expérimentations seront tributaires des connaissances accumulées à ce chapitre par les instituts de recherche locaux. Il y a beaucoup à dire, comme le suggèrent un grand nombre d’auteurs mais une chose est claire, toutes les essences ne sont pas égales et les BRF ne doivent pas être perçus comme un « matériau homogène » d’où la nécessité de ne pas identifier les BRF à la « matière organique » », car ce terme générique n’a aucune connotation dynamique mais se réfère à des effets et actions physiques, physico-chimiques ou purement chimiques.

Le choix des essences ne doit pas être basé uniquement sur les volumes produits mais sur les mécanismes pédogénétiques qu’ils engendrent et maintiennent en vue d’une plus grande productivité et d’une meilleure qualité des cultures. Il y donc un choix difficile à faire de la part des techniciens formés uniquement au productivisme. Nous touchons, pour une première fois, aux concepts et aux bases de ce que les agences internationales considèrent comme le développement durable.

En favorisant la réinstallation de tous les mécanismes biologiques, nous retournons à ce qui est indispensable en milieux tropicaux. La productivité a chuté dramatiquement et l’expérience du siècle qui s’achève nous démontre amplement que la santé et la vitalité du sol doivent être assurées.

b) La fragmentation

L’originalité de cette série d’essais tient à la fragmentation ou au broyage, selon les coutumes langagières régionales, des rameaux récoltés pour en faire des BRF. Sans la fragmentation les mécanismes pédogénétiques ne sont pas amorcés et la métabolisation des rameaux ne se fait qu’au profit des microorganismes qui les colonisent sans apport au sol.

Broyeur modèle CJP Madagascar broyant des tiges de Tephrosia

C’est la différence fondamentale entre les techniques actuelles en couloir et celles que nous proposons. Ainsi, l’énergie contenue dans les BRF est transférée à l’écosystème hypogé en même temps que les nutriments. Ce sont ces transferts qui sont à la base de l’aggradation, du rétablissement des chaînes trophiques et de la fertilité en générale.

« Aggradation » est l’antonyme de dégradation qui s’écrit avec deux g pour en affirmer le caractère positif. Appliqué au sol, ce néologisme désigne un enrichissement en même temps qu’un changement de statut physique et énergétique du sol.

La fragmentation se fera sans doute de façon mécanique par des appareils fabriqués à cette fin ou en utilisant des fourragères lorsqu’elles sont disponibles. Toutefois, si la main d’œuvre est abondante il est possible de procéder à cette étape en utilisant de simples machettes comme dans les expériences de Notto et de Ziguinchor au Sénégal. Nous avons proposé en outre la défibration entre des pierres par écrasement des rameaux en République Dominicaine, ce qui fonctionne très bien également.

c) Les volumes nécessaires

Tous les essais conduits à ce jour montrent que la quantité de BRF optimum pour obtenir des résultats pendant trois années, varie de 150 à 200m3/ha soit une épaisseur au sol de 1,5 cm à 2 cm., soit de 1500 à 2000 cm. au. au mètre carré. Ce sont des volumes considérables et ils doivent être évalués sur plusieurs cultures et sous des angles que nous discuterons plus loin.

d) L’incorporation au sol

Nous touchons ici une autre caractéristique fondamentale de la technique proposées. Il est essentiel que le contact entre les BRF et le sol soit assuré : c’est le critère visuel différentiel entre le paillis et cette méthode.

Le mélange intime des 2 cm de BRF avec les 10 premiers centimètres du sol a pour but de favoriser une entrée massive des Basidiomycètes (variété de champignons) du sol à l’intérieur des BRF par les plaies laissées par le broyage ou la fragmentation.

Ces contacts sont assurés soit par le passage d’une herse, d’une bêcheuse rotative ou d’un simple râteau. Toutefois il pourrait s’avérer nécessaire de déposer ces BRF sous quelques centimètres de sol pour assurer une meilleur conservation de l’eau et une moindre exposition au rayonnement ultraviolet capable de stériliser la surface du sol empêchant ainsi la transformation des BRF en biomasse microbienne et en humus.

e) Les fertilisants supplétifs

Jusqu’à ce jour en milieu tropical aucun fertilisant composé ne s’est montré utile, alors qu’une légère fumure azotée s’est avérée intéressante lors de la première application de BRF en période de croissance.

Il nous est difficile de prétendre qu’aucune fumure supplémentaire ne soit utile mais nous sommes très hésitants à cet égard. Seule l’expérience apportera une réponse à cette question. Les BRF par essence contiennent tout ce qu’il faut pour maintenir un équilibre entre les nutriments sans provoquer de carences.

C’est en partie à cause de la dynamique intrinsèque de la pédogénèse qui par des systèmes enzymatiques astucieux permettent des transferts à travers la biomasse microbienne vers les racines de la plante cultivée. À notre avis, toutes les tentatives ne tenant pas compte de ces phénomènes fondamentaux sont à la base des difficultés actuelles.

f) Les témoins

Les parcelles témoins sont essentielles à la compréhension et aux mesures comparatives nécessaires pour évaluer les impacts et comprendre les phénomènes. Ces parcelles doivent être représentatives de tous les paramètres du milieu (texture et origine du sol, microclimat, régime hydrique, etc.). Le nombre et la répartition de ces dernières doit faire l’objet d’une évaluation et une décision pour chaque dispositif expérimental.

2. Plan d’action

Il nous semble évident que le réseau actuel de cultures en couloir est tout désigné pour confirmer la valeur et promouvoir l’utilisation des BRF. Il nous semble également que les différents instituts de recherche aient les connaissances nécessaires pour réaliser les protocoles d’essais. Une telle prise en charge ne ferait que conférer plus de crédibilité et de rigueur aux résultats obtenus.

Haies de Tephrosia pour la production de BRF et romarin entre les haies à Madagascar

Il faut définir les éléments suivants en des termes clairs :

a) Description des sites choisis
b) Caractéristiques physiques et chimiques des sols.
c) Le potentiel naturel de ces sols
d) les superficies retenues
e) les caractéristiques climatiques locales surtout en ce qui regarde le régime hydrique
f) Les caractéristiques des essences choisies pour la fragmentation
•Les aspects physiques et chimiques de ces dernières
•La répartition des volumes de BRF produits
g) La fragmentation
•la dimension des BRF (fragments)
•les quantités nécessaires au mètre carré
•la fréquence des applications
h) L’incorporation au sol
•Profondeur
•température du sol
•humidité du sol
i) Le lit de semence
•ses qualités
j) Les cultures : feuilles racines, fruits.
k) Semis selon les pratiques courantes
l) Irrigation
m) Analyse des échantillons relative à :
•Conservation
•Maturation
•Rendements

3. Les données à recueillir

Les données à vérifier sont de plusieurs ordres, car elles vont apporter des réponses claires, parfois ambiguës aux hypothèses posées en fonction de l’expérience que nous avons ;

a) Au niveau du sol

• État et diversité de :
- la microflore bactérienne, fongique [mycorhizes], phycologique [algues, micro ou macroscopique]
- la microfaune (protozoaires, lombricidés, Nématelminthes, acariens, insectes. de même que toutes les formes sporulées ou des tades transitoires (cocons, pupes, nymphes etc...)
• Taux d’humus
• Énergie totale.
• Phosphatase alcaline
• Indices d’entraînement du fer et de l’aluminium
• Les diverses formes du fer et ses localisations
• Le bilan du calcium
• La forme, la fréquence et la stabilité des agrégats
• Les différentes argiles et leur saturation en bases
• L’état de la solution du sol ; la salinité
• La dynamique du pH
• L’évolution cyclique du rapport C/N
• La CEC

b) Les plantes

• La croissance
• La couleur
• La rapidité de croissance
•Le port
•La résistance à différents parasites
• Résistance à la sécheresse ou à l’inondation

c) Les rendements

• Les différents stades à la récolte
• Les qualités :
- Physiques
- Chimiques
- Organoleptiques
• Les volumes récoltés à l’unité de surface
• La valeur économique
- locale
- régionale
- internationale
- de transformation industrielle

4. Analyse et discussion

a) Régénération des sols

Les résultats recherchés sont avant tout de régénérer le sol par des techniques forestières pour lui redonner la même fertilité qu’il avait sous le couvert de la forêt climacique originale. Le premier but recherché atteint il faut poursuivre le second qui sera de maintenir cette fertilité.

En écologie, le climax est un état théorique dans lequel un sol ou une communauté végétale a atteint un état d’équilibre stable et durable avec les facteurs édaphiques et climatiques du milieu. Toute perturbation du milieu, naturelle ou anthropique, détruit cet état climacique.

b) Maintien de la productivité

Il est probable qu’il faudra retenir d’autres techniques et faire appel à des connaissances que nous n’avons pas encore, mais qui se révélerons cruciales dans l’avenir. Nous faisons affaire avec la vie d’un grand nombre d’espèces microscopiques comme macroscopiques, toutes intégrées dans un réseau que nous avons qualifié d’ « intersuffisant » (Lemieux, G., Lachance, L. et Lapointe A, [1989]).
Tout système vivant, d’une telle complexité, est soumis à des variations et des rythmes qu’il faut respecter et comprendre. Il faudra rapidement s’attaquer à cette question qui semble n’avoir jamais été considérée avec assez d’attention.

c) Augmentation des rendements

L’expérience nous montre qu’il faut s’attendre à de fortes augmentations de rendements tant en Afrique, en Europe que dans les Antilles et au Québec. Ces augmentations varient de 300% à 1000% selon les cultures. Elles ont soulevé beaucoup de controverses voire même des sarcasmes, mais à l’étranger c’est de l’étonnement et de la surprise.

Nous connaissons, en bonne partie, les causes car elles tirent leur origine dans le rétablissement d’équilibres séculaires d’origine forestière ; mais qui, au fil des ans et de l’augmentation de la connaissance dans le domaine de la chimie, ont basculées dans un monde artificiel, automatisé et déresponsabilisé.

5. Les aspect sociaux de l’appropriation

Voila un volet qui se retrouve que très rarement à l’intérieur d’un projet de recherche, mais qui nous semble à la fois la raison d’être et le résultat final à atteindre. Il nous faut admettre que les agrosystèmes que la technique et la science nous proposent sont tout à fait artificiels et ne peuvent prétendre à des équilibres stables et productifs à l’infini. Nous désirons souligner fortement le fait que c’est en « posant un défit » à la nature par des moyens naturels, non conventionnels, que nous avons eu les premières réponses positives, mais que nous étions incapables d’interpréter en regard de l’expérience agricole ou forestière collective du millénaire qui s’achève. Il nous a fallu plus de dix années pour trouver une piste fiable et prometteuse.

Ce n’est pas le laboratoire bardé d’études statistiques qui apporte les résultats, mais c’est à lui que nous avons recours pour obtenir les explications. Nous croyons pouvoir bouleverser la perception que nous avons tous de l’agriculture tout comme de la foresterie. Le fait est que avons commencé à faire la preuve que les mécanismes en cause sont universels aussi bien dans nos milieux que sous les tropiques. Il faut donc convenir qu’ils apporteront des changements considérables à condition que, dès le début, ces techniques simples soient incluses dans la vie paysanne et industrielle.

Les conditions d’appropriation de ces techniques et surtout de la compréhension de l’interrelation pratique forêt-agriculture par le sol interposé nous semblent cruciales. Il faut donc laisser une grande place au volet « social » dont nous ne maîtrisons pas la science, mais auquel nous sommes extrêmement sensibles en ce qui regarde les implications futures.

Nous ne sommes pas assez naïfs pour croire que l’industrie chimique n’essaiera pas de poser quelques chausse-trappes le long de la route, surtout dans la prochaine décennie. Nous pensons que notre démarche est unique à l’heure actuelle ; nous faisons appel à des équilibres voulus, connus et contrôlés, alors que la tendance industrielle est à l’inverse, tirant de grands bénéfices de tous les déséquilibres produits par les systèmes actuels de production agricole.

Ce sont les travaux et la réflexion qui nous ont permis de persévérer dont nous faisons preuve depuis près de 20 ans. Nous sommes tout à fait conscients du changement de perspectives et de pensée que nous suscitons. Il va de soi qu’on ne change pas les conceptions de base de ce vieux système qu’est l’agriculture, sans quelques quolibets et commentaires désagréables. Il faut dès le début impliquer l’Homme celui à qui nous destinons nos travaux. Il faudra plusieurs décennies avant que ces techniques ne provoquent des réactions sociales et économique nécessaires. Associer la forêt à l’agriculture est sans doute, pour la majorité, un « sacrilège » dont il faut démontrer la rationalité de tous les aspects économiques et sociaux. C’est là une tâche qui nous dépasse largement dont nous sommes conscients de l’importance.

6. La diffusion des faits et des découvertes au niveau scientifique

Les nombreuses rencontres et les conférences données dans plusieurs pays, y compris la grande agence internationale qu’est la FAO, nous ont montré clairement combien nous étions novateurs dans notre approche. La réaction de l’auditoire, lors de notre exposé du 5 octobre dernier devant les délégations nationales du Club du Sahel est tout à fait caractéristique. Les réactions du Portugal, de la Belgique, de la France, de l’Italie (FAO) et de la République Dominicaine ont été semblables : surprise totale, absence de questions pertinentes, et aucune réfutation.

Il en fut de même lors des colloques de 1985, 1987, 1989, 1991. Lors du Colloque International de Val d’Irène en 1993, plusieurs communications ont été présentées provenant du Québec, de la Belgique et de la France et toutes les discussions ont été positives et ont démontré l’aspect novateur et positif de la technique des BRF. Un cours récent sur les BRF à l’Université Laval montre également l’intérêt ainsi que la difficulté d’assimiler et de saisir tous les paramètres impliqués.

Nous tirons la conclusion que nous sommes largement en avance pour le moment. Il nous semble donc indispensable d’être appuyés auprès des instances scientifiques internationales lors de colloques, symposium ou autres pour mettre sur la place publique les aspects scientifique propres à cette technique des BRF. Toutefois, les structures administratives parallèles entre forêt, agriculture et environnement posent problème dès le départ.

Nous suggérons que des scientifiques itinérants compétents en matière de BRF soient disponibles, afin de permettre les échanges entre les instituts de recherche. À ceci devra s’ajouter une série de conférences et de rencontres pour que la technique puisse être reconnue et intégrée aux niveaux scientifiques, techniques et administratifs. Nous croyons qu’il faut à la fois des compléments et des appuis financiers convenables.

10- INTÉGRER LES TRAVAUX FORESTIERS ET AGRICOLES EN COURS DANS UN SYSTÈME NORD-SUD

La grande caractéristique de cette découverte est son universalité. Les mécanismes sont les mêmes sous les tropiques qu’en forêt boréale avec des variantes propres aux conditions locales. Les mécanismes pédogénétiques sont les mêmes partout mais toujours d’une lointaine origine forestière.

Il nous faut donc considérer des associations, entre forêt naturelle et agriculture ou, comme au Sénégal, forêt artificielle, reforestation et agriculture. Nous plaidons en faveur de l’intégration de tout le système agroforestier des Niayes dans le cadre du Programme de Conservation des Terroirs du Littoral du Sénégal, au réseau en voie de transformation. Il en va de même des expériences tentées par le groupe dirigé par Malick Diallo en Casamance et les expériences menées à Bouaké en Côte d’Ivoire, qui sont les plus rapprochées du réseau de culture en couloir actuel.

Zone maraîchère des Niayes

Il faut également pouvoir relier, d’une façon ou d’une autre les expériences faites au Canada à celles des pays tropicaux car elles sont à la base de ce qui a été fait en Afrique et ailleurs. Il sera difficile là aussi relier forêt et agriculture dans une même « aventure », car les perceptions économiques et académiques actuelles contribuent à les isoler. Pourtant c’est dans ce creuset que naîtront les résultats les plus intéressants découlant d’une logique que nous commençons à évaluer.

Enfin, il faut être conscient que des changements profonds doivent être apportés au niveau de l’enseignement tout comme à celui de la formation universitaire. Il faudra « convertir » les intervenants, tant en forêt qu’en agriculture parce que les méthodes traditionnelles, souvent périmées, doivent être révisées à la lumière de connaissances et de techniques nouvelles liant la forêt et l’agriculture dans la régénération des sols et le maintien de leur vitalité et de leur fertilité.

En résumé, nous sommes condamnés à introduire des concepts forestiers en agriculture et à extraire les concepts agricoles de la foresterie. Nous le sommes d’autant plus que c’est par le sol, commun aux deux, que l’innovation arrive. L’Histoire nous le commande et la science nous le confirme.

II.

La technologie des BRF et la pédogenèse : une vision globale dans le contexte africain

Introduction

Ce texte qui se veut « visionnaire » est certainement le texte le plus difficile qu’il nous ait été donné de rédiger. Nous devons sans cesse faire appel à des données de base que la science a négligé ou simplement occulté et souligner les résultats que nous avons obtenus et leur interprétation. Nous espérons que les lecteurs seront indulgents et feront les liens entre le passé et le présent. Nous aurions pu facilement mettre de l’avant des propositions bien plus précises mais nous nous sommes cantonnés expressément sur la problématique, l’apport de solutions et les implications sociales et économiques.

Le contexte historique

Pour des raisons qui nous échappent, le continent africain semble avoir donné naissance à l’Homme ainsi qu’à ses nombreuses cultures et caractéristiques. Nous nous devons de considérer le continent africain comme le sol natal de tous les hommes. Toutefois, comme pour toutes les contingences de la vie, les premiers évoluent dans des conditions qui, pour la plupart, ne changent pas comme celles qui se développeront plus tard en Asie, en Europe et en Amérique.

Cet ancien continent, géologiquement plutôt monolithique par opposition aux autres : par sa superficie, son manque de relief, sa fragmentation climatique, sa rudesse thermique et hydrique, est unique. Aussi loin que nous puissions voir et comprendre l’histoire de sa végétation, cet ancien continent possède une histoire forestière et non pas agricole, comme nous serions enclins de penser. Cette vieille histoire forestière a sculpté les paysages mais surtout les animaux et les hommes avec des chaînes de vie complexes et multiples, souvent en compétition féroce les unes avec les autres.

Nous avons donc postulé sur le fait que l’Afrique est avant tout un continent forestier. Les caractéristiques de son sol portant la fertilité, ne correspondent pas aux critères bien connus de ceux de l’hémisphère Nord où l’agriculture a pris son envol. La question ou l’affirmation devient encore plus opaque, de ce fait, il est difficile d’en dire davantage.

En Europe ou en Amérique du Nord les forêts ont des cycles où les conifères sont presque toujours pionniers. En Afrique les anciens conifères ne sont présents qu’à l’état de trace notamment en Afrique du Nord où règne la cédraie.

L’absence de conifères dans une forêt la rend vulnérable aux dégradations et ne la prédispose pas à sa reconstitution après un choc de perturbation naturel ou anthropique.

Plus que dans tout autre continent, le recul de la forêt ne donne pas prise à des cycles de reconstitution. Il fait place à une désertification galopante, au rythme de l’accroissement démographique et d’interventions de techniques productivistes.

L’adaptation des feuillus Angiospermes à l’évolution continentale africaine a eu comme conséquence que la fertilité des feuillus est passée des sols directement dans la ramure des arbres. De ce fait, l’évolution génétique aussi bien que trophique est devenue dépendante de la forêt. Nous pensons à plusieurs facteurs physiques comme les cycles de l’eau, la régulation thermique, etc.

L’autre question lancinante est de savoir quels sont les mécanismes qui ont présidé à ces transferts de fertilité et pourquoi. Ici, il nous faut faire quelques références liées à l’évolution industrielle venue, suite à l’invasion de la planète par les Européens qui venaient d’Afrique auparavant.

Ils avaient les mêmes modes de vie ; soient ceux de la cueillette, de la chasse ou de la pêche. Dans une Europe tourmentée, avec de fortes variations saisonnières, la disette était monnaie courante, d’où les guerres, les épidémies et autres calamités. C’est ainsi qu’après les razzias et les conquêtes, est survenue une période de développement par l’invention de technologies et la domestication de plantes et d’animaux.

L’absence de technologies performantes a vite contraint certains à conquérir l’Afrique pour se procurer de la main-d’oeuvre sous forme de commerce d’hommes ; l’esclavage. Ces esclaves ont été les précurseurs du machinisme moderne et de la production de masse dont nous voyons maintenant de partout les effets sur notre planète et dans nos environnements respectifs.

La découverte de von Liebig au milieu du XIXe siècle donna la preuve de l’importance de l’azote dans la croissance et le rendement des récoltes. On allait irrémédiablement orienter la productivité vers l’industrie des fertilisants chimiques ; l’un des joyaux de la grande industrie mondiale. La découverte a été de taille : propulser l’agriculture vers des sommets de production qui ont entraîné dans son sillage ; l’augmentation de la démographie par une réduction parallèle des maladies et épidémies « grâce » aux produits toxiques biocides, issus de la technologie industrielle de plus en plus puissante et de plus en plus payante pour la grande industrie.

Dans le contexte forestier de l’évolution biologique de l’Afrique, l’arrivée des techniques productivistes a été d’abord perçue comme salvatrice d’un sort de plus en plus précaire pour des millions d’individus. Ces techniques sont en train de déclarer forfait et nous indiquent les pires calamités dont nous sommes en mesure de prévoir l’arrivée dans moins d’un demi-siècle. L’Afrique est donc passée d’une économie initiale arboricole, mais saine, à une économie agricole sophistiquée, mais malsaine, inadaptée, comme le démontre tous les jours la dépendance alimentaire déjà instaurée au XIXe par les puissances colonisatrices-mercantiles.

Nous faisons le pari, qu’il est possible de faire les compromis nécessaires pour l’émergence d’un développement tenant compte à la fois du contexte forestier et de la nécessité de faire la promotion d’une agriculture diversifiée et rentable.

Pour ce faire, il faut innover dans le cadre africain, non pas dans le cadre industriel du nord, en faisant les compromis forêt-agriculture- forêt nécessaires pour l’ensemble du domaine biophysique. C’est ce que nous allons tenter de démontrer.

Avant de terminer, nous ne pouvons esquiver toute la question sociale puisque la question économique dépend en grande partie de ce que nous venons de décrire. Les prémices du projet que nous présentons à la Banque Mondiale sont avant tout sociaux. La précarité et les perturbations engendrées par la disparition du cadre forestier de vie et de productions, ont donné naissance aux rigidités et distorsions dans les cadres de vie collective devant s’adapter aux contraintes séculaires. Nous pensons pouvoir esquisser un cadre global écoviable qui manque cruellement à des sociétés divisées par l’incohérence historique, sociale et économique. Il faut suggérer des harmonies nouvelles et des solutions de conflits latents.

Cela sera très difficile, mais non impossible, bien que ça dépasse largement nos pauvres personnes. Il faudra tenir compte que l’homme fait partie de longues chaînes de vie et que l’arrivée d’une nouvelle prospérité pourrait avoir comme conséquence, d’inviter à table de nouveaux acteurs du monde animal venant concurrencer directement les efforts des hommes. Il y aura là des choix déchirants à faire pour lesquels nous n’avons aucune expérience collective et qui en feront grincer des dents plusieurs. La faible productivité et la pauvreté endémique ont évité de faire de tels choix ; ce qui sera bien différent dans un contexte plus opulent et plus technologique.

Le sol, la pédologie et la pédogénèse ou comment la fertilité se loge dans les arbres.
Nous ne pouvons passer sous silence notre étonnement face aux premiers résultats obtenus début des années 80. Nous avons noté et décrit de fortes variations entre différentes parcelles situées sur un même site. Ces variations affectaient la composition végétale, la régénération forestière sans autres nutriments et cela sur des sites particulièrement pauvres. Plus encore, cette augmentation de la fertilité apparaissait à partir de la seconde année après épandage. Plus intriguant encore, c’était la différence de fertilité induite par les feuillus au détriment des conifères appliqués au sol lors de l’expérience.

Nous nous sommes donc précipités sur la littérature scientifique du dernier quart de siècle pour nous rendre compte de choses fort étonnantes comme :

a) Toute la littérature était basée sur des prémices agricoles, descriptifs pour des motifs productivistes à partir de la disponibilité des nutriments.

b) Le terme de pédogénèse était inconnu dans la plupart des grandes banques de données scientifiques.

c) Que l’étude des sols était strictement orientée vers la production ou la cartographie

d) Que la biologie des sols était également scientifiquement négligée, voire presque inconnue

e) Que seules les bactéries faisaient l’objet de quelques intérêts

f) Que le rôle des fongus Basidiomycètes n’était connu que pour des raisons culinaires ou pathologiques

g) Que la biochimie des lignines et polyphénols polymères était pratiquement inconnue dans les sols

h) Pour terminer, la dynamique biologique des sols était pratiquement inconnue, et tous voyaient dans la « matière organique », dans les composts, dans les détritus industriels et dans la pharmacopée fécale, les sauveurs du monde agricole et le support alimentaire de l’humanité.

Devant un tel paradigme d’ignorance il y avait de quoi rebuter les plus rusés et les plus déterminés. Nous nous sommes vite rendu compte que la somme des incohérences formant le paradigme sol était si grande, qu’il nous fallait regarder le tout de très près. C’est en examinant l’approche sol et fertilité en Afrique, que nous avons compris le drame qui se jouait, faute de connaissances appropriées et de raisonnements raffinés au fil de la culture.

La plupart des travaux des vingt dernières années, démontrent que la richesse biologique, propre aux sols forestiers des milieux tempérés, a migré du sol vers la ramure des arbres au fil des millions d’années.

Les raisons sont assez simples si vous comprenez le rôle des polyphénols et, en particulier, celui des lignines et tanins condensés dans la gestion et l’initiation de la biodiversité. C’est ainsi que nous concevons maintenant le rôle des arbres dans la productivité de richesses et leur conservation.

Nous regardons avec angoisse les paysans utiliser les rameaux d’une richesse incroyable en protéines, pour cuire des aliments pauvres en ces dernières.

Dans la mesure où la savane se développe et où la désertification s’amorce, cette fertilité ne descend pas des cimes vers le sol, mais reste inaccessible le plus souvent, sinon sur de très courtes périodes. Une fois encore, il faut se référer à la biochimie des polyphénols pour comprendre la très grande résistance des arbres à la sécheresse. Elle leur permet de s’accaparer de la totalité des ressources du milieu en période sèche, l’amorce même du désert parfois réversible, au détriment des récoltes et des autres types de végétation.

Nous savons tous qu’en l’absence de tout arbre, le phénomène de désertification devient permanent et irréversible ; une catastrophe humaine d’une extrême cruauté, mais qui permet aux hommes de survivre, le plus souvent à cause de leur intelligence et en l’absence de compétition entre niveaux de vie, c’est-à-dire une résistance par la pauvreté.

Permettez-moi d’espérer que cette réflexion permettra de saisir l’importance de la forêt dans la régulation de la fertilité alors que la majorité des spécialistes répètent que les sols tropicaux sont pauvres puisque nul phénomène, telle la glaciation, ne permet de renouveler les horizons et les enrichir de matériaux allochtones comme c’est le cas avec le volcanisme.

C’est plutôt du côté de la biologie de la forêt qu’il faut porter son regard pour comprendre que le contrôle de la biodiversité se fait par des apports ponctuels de substances nutritives au sol. Ceci est important pour éviter une prolifération d’espèces végétales et animales qui auraient tôt fait de réduire la forêt en un désert et où l’eau ne serait plus accessible.

Les sources de la technologie des BRF

Les nouvelles connaissances apportées dans la littérature des années 80 nous ont mis sur plusieurs pistes intéressantes. Nous avons, par le fait même, constaté une régulière absence de connaissances, en ce qui a trait au sol au-delà de la fertilisation chimique, des insectes pléthoriques, des maladies à virus, bactériennes et fongiques.

Nous aurions tant à dire sur notre philosophie et la perception guerrière de notre monde, mais laissons là ces considérations d’une autre essence.

C’est ainsi que sont apparues, en filigrane, la structure des lignines, la panoplie des polyphénols et leurs relations avec les éléments biologiques de la dynamique du sol, principalement du sol forestier. Assez curieusement, ce sont les travaux biologiques de scientifiques pour le blanchiment du papier, qui nous ont mis sur cette piste : la relation fongus Basidiomycètes lignines. Des sommes colossales ont été débloquées de la grande industrie pour les torts causés à l’environnement. L’utilisation de mercure dans ce processus chimique de blanchiment du papier était le chemin à suivre.

C’est ainsi que nous avons compris que c’est de la pédogénèse qu’il s’agissait, de ses effets multiples sur tous les aspects de la régénération de la vie et de la dynamique des équilibres biologiques, biochimiques et chimiques tout comme les équilibres hydriques.

Le bois raméal

Si beaucoup a été dit et écrit sur le bois du tronc des arbres en général, en revanche, ce n’est pas cas pour les rameaux. Rien n’a été dit ou écrit sur les caractéristiques du bois de rameaux, qui, jusqu’à 1986 n’avait même pas de nom, bien que nous en produisions des milliards de tonnes annuellement de par le monde. À l’inverse du bois de tronc, dit bois caulinaire, où la partie écorce n’occupe qu’un volume insignifiant par rapport au bois, le bois raméal possède une grande partie d’écorce, contenant entre autres ; des tanins condensés souvent hydrolysables, un polyphénol polymère en plus des lignines guaïcyl et syringyl, un autre polyphénol polymère. Il nous semble de plus en plus évident que la jonction de ces deux groupes de polymères soit à la base de la structuration des sols, particulièrement lorsqu’ils sont associés aux nombreuses protéines (souvent plus de 20% dans le bois raméal) et où on retrouve d’autres polymères comme les celluloses associées aux sucres ... responsables de la vie à court terme cette fois.

BRF d’Eucalyptus

La combinaison tannins/lignines/terpènes.

Toutes les hypothèses et observations nous portent à conclure que ce sont ces produits de la photosynthèse qui sont responsables de la fertilité à moyen et long terme. Ils règlent la mise en circuit de l’azote, souvent à partir de sources réputées inaccessibles mais, dont la mise en disponibilité, peut être synchronisée avec les besoins de la plante à ses divers stades de croissance.

Nous pensons avoir ainsi trouvé le moteur de la stabilité et de la fertilité ; les deux ingrédients de base d’un développement agricole et durable. Toute la littérature scientifique nous indique que c’est en présence de ces polyphénols polymères que nous retrouvons une flore fongique d’une richesse sans pareille, largement dominée par les Basidiomycètes, capables de produire les enzymes nécessaires à transformer, en partie, les noyaux aromatiques, en tirer les acides humiques et fulviques ; composantes secondaires mais primordiales dans le processus pédogénétique.

Il y a beaucoup à faire au point de vue biochimique pour comprendre et identifier les produits dérivés des lignines et tanins qui varient selon les espèces d’arbres ; domaine dans lequel la science est à peu près muette. Il nous faudra des injections de fonds importants et le montage de laboratoires spécialisés dans le domaine.

Les sols tropicaux et l’énergie nécessaire aux chaînes trophiques

Il nous semble de plus en plus évident que le grand désastre sous les tropiques est l’absence d’énergie disponible pour faire marcher cette complexe « machine biologique » qu’est le sol. Cette « machine » est composée de milliers d’espèces depuis les virus jusqu’aux mammifères qui interagissent, créant autant de niches et où les communications se font en bonne partie via des systèmes enzymatiques simples ou complexes, mais fugaces et ponctuels.

À ce niveau, l’exemple le plus connu est certainement la fixation de l’azote sous toutes ses formes. Un autre exemple est celui du phosphore récupérable à partir de formes complexes et inertes par des enzymes particulières comme les phosphatases.

À partir de ces phosphatases, le phosphore peut être stocké dans les tissus de mycorhizes sous forme de phospholipides, pour être mis à la disposition des plantes, qu’importent les conditions du sol au moment de la croissance.

Tous ces transferts nécessitent de l’énergie, souvent non disponible à partir des sucres ou des autres polysaccharides dégradés par la flore bactérienne. Il reste les polyphénols qui agissent de plusieurs manières, compte tenu de leur aptitude à former des composés complexes en modifiant les chaînes carbonées ou autres : nous connaissons plus de 4 000 000 000 de composés, tous différents.

L’intensité de la radiation UV, les hautes températures en surface et l’évaporation rapide de l’eau en absence de couvert forestier, réduisent presque à néant l’activité biologique et, de ce fait, la fertilité qui doit se réfugier dans la cime des arbres avec ses composantes biologiques.

En l’absence d’arbres, le sol se retrouve avec un support physique d’une maigre disponibilité en nutriments. Ainsi, une niche spéciale est crée, envahie par des formes de vie souvent allochtones, comme les nématodes, certains virus (quelquefois pathogènes pour l’homme), ou encore favorisant le développement de criquets dans les zones semi-désertiques envahissant des continents entiers. Les polyphénols, dans ce cas, nous apparaissent comme les régulateurs de la vie, plus particulièrement en milieux tropicaux. Les chaînes de vie ne peuvent ni se développer, ni se complexifier sans régulateurs également complexes et souples.

Ces molécules complexes que sont ces polyphénols polymères, « traités » de déchets industriels et nuisances de toutes sortes, seraient donc en fait le support biochimique sans lequel le sol ne peut exister, pas plus que la biodiversité des écosystèmes terrestres par les apports de la forêt.

Les chaînes trophiques

Beaucoup a été dit et écrit sur les chaînes trophiques, mais presque toujours dans un contexte agricole, c’est-à-dire dans un contexte de réduction de la biodiversité et le plus souvent dans un contexte de dégradation avancée pour des besoins, le plus souvent industriels. C’est ainsi qu’au fil des ans, la forêt a été perçue comme une variante agricole de l’industrie de l’alimentation et que tous les aspects que nous venons de décrire ont été occultés au profit de la filière chimique, plus malléable au point de vue économique et industriel. C’est par la suite que l’industrie de la phytopharmacie et celle des biocides multiples se sont développées, mais incompatibles avec les milieux tropicaux qui voient leur agriculture se dégrader à vue d’œil en regard de leurs besoins les plus élémentaires.

Les Basidiomycètes

Toute la gestion biologique des sols se fait à partir de ces fongus que l’on connaît par leurs carpophores sous le nom de champignons à chapeaux. Comme nous venons de voir, ils sont capables de produire un grand nombre de systèmes enzymatiques différents, formant un ensemble digestif différentiel attaquant les tissus morts pour en refaire des tissus vivants. Cette fois, ils seront sous des formes de vie plus élémentaires avec des fonctions qui, de prime abord, nous semblent insignifiantes.

Basidiomycètes Burundi

Les arthropodes

Ces petits animaux qui apporteront bien des changements, sont tributaires du mycélium des Basidiomycètes pour leur nourriture. Ils participent au stockage des nutriments dans leur biomasse tout comme du métabolisme de l’azote dans le sol par certains mécanismes de fixation qui leur sont propres.

Les lombrics

Ils sont particulièrement intéressants par leur aptitude à pouvoir séparer les polyphénols des protéines, en libérant de grandes quantités d’azote, qui autrement serait bloqués dans la relation polyphénols-protéines, phénomène propre aux sols riches en substances humiques.

La « matière organique »

Comme vous le constatez, on ne fait aucunement allusion à ce terme qu’on retrouve ad nauseam dans toute la littérature agronomique et forestière puisqu’il ne couvre aucune réalité biochimique pas plus que biologique. C’est un terme fourre-tout qui a fait l’agriculture depuis plus de 150 ans, sans avoir recours à une connaissance quelconque portant sur l’origine des substances humiques pas plus que des polyphénols polymères.

Notre réflexion et la technologie qui en découle nous ont obligé à porter notre attention sur ce terme qui justifie toutes les fantaisies. Nous en tirons la conclusion qu’agronomie et foresterie se sont développées à l’intérieur d’un paradigme productiviste à base de raisonnements économiques cantonnés à l’intérieur de cycles ne dépassant guère 20 ans. Voilà une autre source de dégradation sous tous les cieux et particulièrement significative sous les tropiques et dont l’Afrique souffre le plus sans contredit.

La technologie des BRF

L’agriculture traditionnelle, tant en Afrique que dans les Amériques tropicales, est largement basée sur l’écobuage et la jachère. Nous avons donc imaginé une technologie qui joindrait les avantages de la forêt à ceux de la productivité agricole. Plutôt que brûler, pourquoi ne pas utiliser les rameaux des arbres pour réintroduire la fertilité dans le sol ? Des fragments de rameaux sont produits à l’aide d’une machine spécialisée qu’on retrouve de plus en plus en milieux urbains. Nous les avons disposés sur le sol (en paillis) pour ensuite les mélanger avec les premiers centimètres du sol.

Voici les résultats obtenus qui sont de plusieurs ordres. En milieu tempéré, l’utilisation de ces fragments que nous avons appelés spontanément « bois raméal fragmenté » ou BRF :

a) Bien que riches en nutriments, les BRF de Gymnospermes n’ont que très peu d’efficacité sur la promotion de la fertilité du sol : ils sont riches en lignine gaïacyl.

b) Les BRF de feuillus Angiospermes, bien que moins riches en nutriments, induisaient une bonne fertilité, particulièrement la seconde année et permettaient du point de vue forestier, la germination presque exclusive de semis d’arbres Angiospermes.

c) La première année étant consacrée à l’établissement des Basidiomycètes et des arthropodes, la productivité n’était pas augmentée de beaucoup mais plutôt au cours de la seconde année.

d) Les augmentations de rendements se manifestaient de plusieurs façons, en particulier par une augmentation de la teneur en matière sèche de 30% chez la pomme de terre ou en triplant les rendements en volume chez les fraisiers.

C’est ainsi que nous avons compris que nous n’influencions pas le flux de nutriments mais plutôt l’ensemble des facteurs physiques, chimiques et biologiques ; ce qui était notable par le changement de texture du sol et sa couleur qui vire au marron. Aucune déficience, pas plus que de maladies n’ont été observées. Toute la dynamique était orientée vers une série d’équilibres ; ce qui ne s’est jamais démenti plus tard.

À la recherche de controverse

Les résultats obtenus et l’absence totale de référence dans la littérature scientifique nous ont laissés, pendant quelques années, songeurs face à la valeur des résultats obtenus, faute d’opposition de la part de nos collègues. Ainsi, avons-nous parcouru l’Europe et quelques pays africains, puis les Antilles sans que personne ne soulève la moindre question sur ce que nous venions d’exposer. En 1993, nous faisions un exposé devant les responsables de la FAO à Rome. Après quelques mois, on nous a dit que personne ne croyait en un tel « récit ». Un peu plus nuancée fut la réception devant les 12 pays du Club du Sahel en 1995 mais sans enthousiasme, si ce n’est de la part d’une seule personne au CRDI, M. Jean H. Guillemette.

Sous les tropiques

Très conscient de la valeur de nos observations et mesures et avec l’appui de l’ACDI et la coopération de Mamadou Seck, maître-assistant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar au Sénégal, nous avons entrepris une série d’essais avec des BRF de filao (Casuarina equisetifolia) dans la région des Niayes à l’est de Thiès.

Les résultats obtenus ont été immédiatement très impressionnants en particulier pour l’aubergine, la tomate et la tomate amère avec des rendements dépassant de 4 à 10 fois ceux des parcelles témoins.

En Côte d’Ivoire et en République Dominicaine, les essais avec le maïs donnèrent des rendements de 4 fois supérieurs aux témoins en utilisant des BRF d’Angiospermes Dicotylédones.

Nous nous limiterons à ces faits, mais bien d’autres paramètres ont été améliorés ; une réduction de la consommation en eau, une réduction de la salinité et une tendance à ramener le pH vers la neutralité, tout en éliminant plusieurs mauvaises herbes. etc. Des résultats analogues ont été obtenus en Ukraine, mais à une échelle inférieure à cause de la rigueur du climat continental de ce pays.

Cela nous a fait dire que :

a) La technologie BRF a des applications agricoles et forestières universelles.

b) Que nous intervenons positivement en rétablissant les mécanismes de pédogénèse d’origine biologique mais dans un contexte biochimique particulier, celui des polyphénols polymères.

c) Que la fertilité durable provenait de la cime des arbres et non pas des nutriments qui sont tributaires de l’activité biologique pour être disponible (azote et phosphore)

Un changement de paradigme agricole fondamental en Afrique

En proposant cette technologie, nous sommes parfaitement conscients de proposer une « révolution agricole » complète, mais nous croyons que l’honnêteté scientifique nous impose de mettre de l’avant une telle technologie basée sur les équilibres forestiers dans la pédogénèse. Les vingt dernières années nous ont souligné la difficulté de changer un tel paradigme, aussi bien dans les pays industriels que dans les pays en voie de développement. Les promesses de succès sont telles, que nous n’avons reculé devant aucun sacrifice pour faire connaître les avantages de procéder à l’inverse de la tradition, en prenant la forêt comme le principal allié de l’agriculture, plutôt que son « ennemi ».

Ainsi, avons-nous la prétention justifiée de proposer la clé d’une agriculture et d’une foresterie durables pour que les deux soient intimement associés à maintenir les équilibres du sol tant chimiques que biologiques, tout en rétablissant les cycles de l’eau propres à tous les systèmes forestiers. Compte tenu des dégradations de plus en plus sévères et de plus en plus étendues, la technologie seule ne peut réussir. Il faut que nous parlions aux hommes directement, à travers leurs problèmes sociaux actuels ou ancestraux, d’ordre économique ou ethnique.

Structure et justification du projet BRF-Sénégal

Ce n’est qu’en 1997 que le Groupe de Coordination sur les Bois Raméaux du département des Sciences du Bois et de la Forêt de l’Université Laval, Québec, Canada, a vu la nécessité d’une association plus large avec une autre institution universitaire canadienne. Du même souffle, la question sociale étant posée, nous avons vu la nécessité d’apporter les ressources d’une science trop souvent négligée qu’est l’anthropologie dans les domaines agricoles et forestiers. Cependant, c’est la biochimie des polyphénols et de certains composés plus spécifiques, comme les tannins condensés et les lignines, qui sont au sein même de l’innovation scientifique et technologique. Suivront les volets agronomiques, forestiers, économiques et administratifs.

L’anthropologie

Le changement de paradigme que nous proposons ne peut se faire seul et au petit bonheur la chance. L’intervention avant, pendant et après les premières expériences sur le terrain, nécessite une juste appréciation, de vives perceptions pour identifier les échecs sociaux comme les succès et en suivre les dédales dans les populations paysannes, politiques et intellectuelles. Cette tâche relève du Professeur Serge Genest du Département d’Anthropologie de l’Université Laval.

La biochimie des polyphénols

Il va sans dire que la plus grande innovation est l’arrivée d’un secteur de la science presque toujours tenu à l’écart des sciences biologiques au profit des innovations industrielles. Par le biais de la technologie des BRF, ce champ de recherche que représente la chimie des polyphénols a des intérêts dans l’oenologie, l’industrie des médicaments et de la dépollution ; un nouvel essor, insoupçonné il y a peu encore. Ce domaine scientifique a été confié à Mme la Professeure Tatjana Stevanovic-Janezic, spécialiste des lignines de renommée internationale. Elle est professeure titulaire de chimie du bois au département des Sciences du Bois et de la Forêt de l’Université Laval. Elle est responsable de tous les liens biochimiques depuis le bois raméal, dans l’ensemble du processus pédogénétique. Son rôle est capital et servira à identifier la justesse des recommandations et surtout à expliquer par la biochimie les effets des polyphénols polymères dans toutes les chaînes trophiques. Nous pensons que cet aspect sera une contribution majeure à la science, à l’agriculture et à l’économie.

L’agronomie

Toute la question agronomique repose entre les mains de Mme la Professeure Joann Whalen, Faculty of Agricultural and Environemental Sciences, McGill University, Montréal, Québec, qui fera les tests nécessaires à la mesure des effets de l’application des BRF sur tous les aspects en agriculture depuis la croissance en passant par les rendements, le parasitisme et la qualité des productions. Elle devra tirer les leçons scientifiques, techniques et économiques des résultats obtenus et faire les ajustements nécessaires. Ainsi, nous pensons que des recommandations importantes seront faites, tant au niveau des techniques que des innovations nécessaires au choix des variétés, de leur amélioration génétique pour mieux se plier au nouvel environnement agroforestier. À partir de ce point, tout l’environnement devient agroforestier, le terme n’étant plus alors restreint à la technologie des BRF.

La foresterie

Bien qu’au centre de tout le développement à venir, la foresterie joue un rôle bien modeste dans le projet BRF-Sénégal, ce qui ne sera pas le cas dans l’avenir. Le projet BRF-Sénégal utilisera presque exclusivement les rameaux issus de l’exploitation nécessaire des filaos plantés le long du littoral depuis Dakar jusqu’à Saint-Louis. Comme des essais préliminaires ont été effectués au préalable par l’UCAD dans les Niayes, nous connaissons la qualité des BRF que nous obtiendrons. C’est le professeur Gilles Lemieux qui s’occupera de ce volet et qui assurera la coordination de tous les aspects scientifiques et techniques du projet BRF-Sénégal.

L’économie

Voilà un volet qui présente quelques difficultés d’implantation au stade où nous en sommes. Des essais préliminaires, faits au Canada, nous ont démontré que la technologie a des effets sur plusieurs plans qu’il faut mesurer et où les sommes pour les faire sur de longues périodes ne sont jamais disponibles. C’est également le cas ici où nous n’aurons accès qu’aux performances des récoltes en termes de rendement et vente et d’apports économiques. Toutefois, un tel projet n’est pas conçu ni financé pour mesurer les effets positifs apportés par le redressement de la qualité de l’eau, la stabilité des sols, la diminution de l’impact de tel ou tel insecte. Nous allons tenter de faire ce qui sera possible dans un tel projet.

L’administration

Dans un tel projet, le volet administratif revêt une importance cruciale en créant de nouvelles règles et en les rendant acceptables aux institutions nationales ou internationales qui apportent les capitaux nécessaires à un tel projet. Cet aspect est assumé par le Professeur Michel Dessureault, directeur du département des Sciences du Bois et de la Forêt à la faculté de Foresterie et de Géomatique de l’Université Laval.

Quelques suggestions pour l’ASFI

Dans le projet africain de la Banque Mondiale pour faire la promotion de la fertilité, l’ASFI vient combler un vide que nous avions identifié il y a plusieurs années, mais le fruit n’était pas mûr.

Nous proposons donc que les volets suivants soient retenus

a) Sociologie-anthropologie
b) Biochimie des polyphénols.
c) Biologie des sols (virus, bactéries, champignons-mycorhizes, algues, arthropodes-acariens... )
d) Agronomie (vivrière et industrielle)
e) Foresterie (sylviculture, plantations, gestion de la production de BRF...)
f) Économie (forestière et agricole)
g) Implication du secteur privé
g) Administration (institutions nationales, internationales et académiques)

L’implication incontournable du secteur privé

Autant l’implication des grandes institutions internationales et nationales est importante, l’apport du secteur académique l’est également comme le démontre l’élaboration de nouvelles technologies à partir du savoir universel. Toutefois, aucune de ces institutions, si honorables soient-elles, ne peut mettre en place et gérer une telle technologie comme celle des BRF dans tous les pays du continent africain. Il faut que le secteur privé s’implique dans toutes les conséquences d’une telle technologie ; comme la production, la distribution de fragmenteuses spécifiques à la production de BRF, la formation des paysans, des techniciens et des professionnels, en gestion des surplus de production, des techniques de conservation, etc..

Tout le secteur production de BRF par la voie de plantation et de reforestation systématique doit également être pris en charge, et encore une fois ni les organismes internationaux ou nationaux ne peuvent prétendre agir dans ce champ de compétence. Seule une institution commerciale et industrielle peut prétendre s’attaquer à une telle tâche et obtenir des résultats positifs. Pour ce faire, il faut un financement de base, là où la Banque Mondiale peut intervenir avec l’appui d’autres pays comme le Canada, le Japon, l’Allemagne... Au Canada, une telle société vient de naître avec l’appui du secteur académique pour effectuer ce transfert de technologie vers les pays qui le nécessitent.

Déjà, l’expérience de cette société laisse anticiper des effets largement positifs à partir des expériences de terrain à Madagascar, où les initiatives locales de paysans ont rapidement débouché sur les plantations d’arbres pour la production de BRF, avec des effets notables sur la production de riz, de vanille et thé. Des premiers tests sur des larves de criquets montrent sans ambiguïté l’effet létal des BRF sur le développement de ces dernières. Il en va de même pour la gestion des surplus de production maraîchère qui sont déshydratés pour être utilisés en période de disette après réhydratation.

La mise sur pied d’une institution internationale ; une réalisation pressante.
Nous croyons avoir bien démontré les aspects novateurs et les lacunes scientifiques d’une taille qui nous laisse songeur tant elles sont immenses à partir de l’apport de la technologie des BRF. La tournée que nous avons faite dans plusieurs pays ne laisse aucun doute sur la méconnaissance de l’importance de la biochimie des polyphénols polymères en tant que régulateurs de la vie et de la fertilité du sol.
Il revient donc aux institutions internationales avec l’appui des pays donateurs de voir à mettre sur pied un Institut International de Pédogénèse qui aura des impacts aussi bien dans les pays tropicaux que ceux des climats tempérés comme nous le montre nos travaux en Ukraine. Cela consoliderait un virage à 180° qu’il nous faut faire pour nous écarter de l’agriculture traditionnelle inadaptée aux tropiques de manière durable, tout comme elle génère des flux importants de pollution aérienne comme hydrique dans les pays industrialisés.

Il faut mettre nos grandes institutions académiques et de recherche dans la diffusion de ce concept de pédogénèse à partir de la forêt mais sans la présence d’arbres sur le terrain immédiat pour régénérer le flux de la biodiversité et en contrôler sciemment les paramètres. Dans le monde d’aujourd’hui où tant de nouveautés scientifiques sont apparues, nous dépendons toujours d’une agriculture de dégradation des sols alors que nous pourrions faire tellement mieux pour les hommes qui naissent et chassent la détresse alimentaire et celle de l’eau par où la mort et la maladie se présentent avec le plus d’insistance.

Il faut utiliser ce que la science nous apprend, ce que la technologie nous indique et ce que les capitaux peuvent concrétiser pour changer le paradigme agricole actuel, éculé et désuet et où les paramètres industriels modernes n’apportent plus guère d’espoir puisqu’ils sont le plus souvent inscrits dans une philosophie de guerre et de confrontation plutôt que dans une philosophie de paix et de concertation.

Que peut-on conclure !

Devant de telles évidences nous nous voyons obligés de porter la réflexion plus loin et en tirer enseignements et propositions d’avenir. Comment en sommes nous arrivé à une disette alimentaire et hydrique et à ne penser qu’en termes agricoles importés à même des technologies inadaptées à l’Afrique, sans sourciller ni pleurer sur la vie perdue de millions d’êtres humains ? Les réponses ne sont pas dans les gémissements ni dans le passé mais bien dans l’avenir.

Inventer une bio-ingénierie à l’intérieur des règles de l’écologie.

Il est presque incroyable qu’après de telles vicissitudes collectives qui s’étendent sur plus d’un siècle, nous en soyons encore à chanter les vertus de professions productivistes à tous crins dans un contexte de confrontation, modèle qui a été exporté vers l’Afrique en même temps que les technologies du même acabit venant des pays tempérés. Nous sommes enclins à penser que l’agriculture développée dans les pays tempérés, alliée à l’écobuage, sont la source de la pauvreté absolue qui se développe sous les cieux d’Afrique à une vitesse presque inimaginable. Plusieurs s’objectent à une telle assertion, mais alors pourquoi la productivité n’est que de 30% de ce qu’elle est dans les pays tempérés ?

La grande industrie suggère que les OGM sont la source de l’avenir, ce qui nous semble d’un ridicule achevé mais conforme à la philosophie de guerre où il faut combattre les « ennemis » en devenant les plus forts. Mais comment peut-on être fort dans un désert de fertilité, faute de connaître et utiliser les mécanismes qui en sont responsables ? Voilà la dérive du paradigme agricole en terre d’Afrique. Nous sommes contraints à regarder la situation par le bout de la lorgnette forestière, ce qui oblige à mettre de côté les rivalités professionnelles et industrielles entre l’agronomie et la foresterie pour des raisons que la présente technologie des BRF nous indique.

Promouvoir la formation d’ingénieurs-écologues

C’est par une formation conforme à la demande de la situation africaine que les hommes devront avoir une formation très différente de celle qui prévaut actuellement dans tous les pays. Il faut redessiner le paradigme de la vie en modifiant nos perceptions traditionnelles de l’agriculture, de l’élevage et de la foresterie.

LA SCIENCE NOUS MET MAINTENANT AU DÉFI DE TISSER DES LIENS PRODUCTIFS ENTRE LA TERRE ET LES ARBRES, ENTRE L’AGRICULTURE ET LA FORESTERIE EN RÉTABLISSANT LES CYCLES DE L’EAU PLUTÔT QUE DE LA VOIR DISPARAÎTRE.

Cette tâche n’appartient pas aux grandes institutions internationales, mais plutôt aux universités qui doivent être soutenues et encouragées dans ce qui est l’un des grands métiers du monde : façonner les hommes par la connaissance. C’est ici que les Nations Unies, la FAO, L’UNESCO, et la Banque Mondiale doivent intervenir positivement. Le défi est de taille, mais la technologie est maintenant disponible pour générer et maintenir des équilibres qui, par leur absence, nous entraînent vers le chaos absolu, celui de l’alimentation et de l’eau, intimement associés.

Un « plan Marshall » pour la reforestation de l’Afrique

Bien que toutes les grandes organisations internationales battent leur coulpes sur la place publique face aux problèmes gigantesques qui se développent en Afrique, il n’y a que des propositions partielles et souvent inadaptées au contexte qui apparaissent de temps à autre. Toutefois, nous reconnaissons une volonté qui s’exprime de jour en jour pour apporter des solutions à des situations désespérantes.

Nous pensons sincèrement, qu’en quelques années, l’utilisation systématique de la technologie des BRF pourrait amorcer une productivité positive à même les ressources africaines. Toutefois, l’accoutumance à la pauvreté et à la disette devra être combattue et une nouvelle culture de la richesse et de la productivité favorisée. Nous pensons que le défi est aussi grand au niveau culturel et économique qu’il l’est à celui de l’agronomie et de la foresterie. Avec une telle approche, non seulement de nouveaux paradigmes agricoles apparaîtront mais également de nouveaux paradigmes économiques et culturels inconnus pour l’Afrique et une large partie des hommes vivant en terres tropicales dans le monde.

Documents originaux des deux articles

Gilles Lemieux et Lionel Lachance, « Essais d’utilisation du bois raméal fragmenté (BRF) pour la régénération des sols dans les cultures en couloir en milieu africain ».

Gilles Lemieux, « La technologie des BRF et la pédogenèse : une vision globale dans le contexte africain ».

Mis en ligne par La vie re-belle
 1er/09/2019
 http://lavierebelle.org/?histoire-du-brf-en-afrique-premieres-experimentatio

La Vie Re-Belle

- un espace de partage et d’échanges
- un lieu de vie et d’expérimentation
- une exploration des archives du monde

« La vie est belle et rebelle »

Rechercher des solutions pratiques, locales, conviviales, techniquement maîtrisables par les communautés en utilisant les ressources locales renouvelables et le potentiel d’intelligence collective de tout voisinage pour contribuer à créer les conditions d’une existence digne, respectueuse et joyeuse pour tous

 La Vie Re-Belle | 2018 · 2019