Médecine chinoise traditionnelle et traitement de la malaria

Médecine chinoise traditionnelle et traitement de la malaria

Plusieurs millénaires avant l’ère chrétienne, la médecine chinoise avait identifié puis décrit avec précision les symptômes des fièvres paludiques et enfin identifié différentes plantes de la famille des Artemisias à partir desquelles peuvent être préparer des médicaments antipaludique.

Dans la mythologie chinoise, le paludisme est décrit sous la forme de trois démons :

Le premier est muni d’un marteau, le deuxième d’un seau d’eau froide tandis que le troisième entretient un four brûlant. Ces trois démons sont une allégorie des symptômes classiques de l’affection : céphalées, sueurs, fièvre.

L’image ci-dessous représente Zhong Kui, exorciste mythique dont on traditions raconte qu’il guérit l’empereur Tang Minghuang (712-742 ap. J.-C), qui était atteint de la malaria après une expédition militaire.

Zhong Kui

Vers 2700 avant l’ère chrétienne Le traité de médecine chinoise Nei Ching (Canon de la médecine) attribué à l’Empereur Huang Di consigne les symptômes de douze formes de malaria et fait référence à l’acupuncture à des herbes malheureusement non nommées pour soigner ces maladies.

Le traité pharmaceutique daté de -122 rédigé par Liu Han fait référence à une plante nommée An Lu Zi qui, d’après le traducteur, correspond selon la classification linnéenne à Artemisia keiskeana.

Empereur Huang Di

En 340, le lettré Ge Hong consigna une formule de traitement des fièvres intermittentes aiguë dans l’ouvrage Zhou Hou Bei Ji Fang : Manuel de prescriptions des urgences. La préparation médicinale préconisée est un macérat d’une plante qu’il nomme Qinghao (Hao verte) qui correspondrait à Artemisia apiacea.

Ge Hong

Diverses préparations éloignées de la formule initiale de Ge Hong furent concoctées par la suite : Ainsi prépara-t-on des pilules, des décoctions, de la rosée, de la poudre, une liqueur ou encore un vin de Qing Hao.

La décoction de Qing Hao est mentionnée dans l’ouvrage collectif “Sheng Ji Zong Lu”, (“Collection générale du soulagement sacré ou Encyclopédie impériale de la médecine") rédigé en 1117 durant la Dynastie Song (960-1279).

Les pilules de “Jie Nue Qing Hao” sont mentionnées dans l’ouvrage “Dan Xi Xin Fa” (Le Livre Médical du Maître de Danxi) fut rédigé en 1481 durant la Dynastie Yuan Dynasty (1271-1368).

La poudre de Qing Hao et les pilules de “Qu Nue Shen Ying” sont mentionnées dans l’ouvrage “Pu Ji Fang” ("Prescriptions pour le soulagement universel") qui fut rédigé durant la Dynastie Ming (1368-1644)."

On retrouve une description de la plante Qing Hao et les préconisations qui lui sont associées dans le Grand Traité d’herbologie "běncǎo gāngmù" rédigé par Li Shizhen entre 1552 et 1578.

Li Shizhen par l’artiste Liu Danzhai

Redécouverte de la valeur antipaludique de l’Artemisia au XXe siècle

La redécouverte de la valeur du savoir médical accumulé depuis trois millénaire en Chine a eu pour contexte la guerre du Vietnam.

Ce long conflit a commencé en 1954, pris une grande ampleur à partir de 1961 et n’a pris fin qu’en 1975.

Lors des premières années de cette guerre, l’Armée populaire du Vietnam (Armée nord-vietnamienne) et ses alliés du Sud, le Viet Cong, ont connu une mortalité croissante en raison des épidémies de paludisme. Sur certains champs de bataille, les effectifs militaires étaient réduits de moitié, et dans les cas les plus graves, 90% des troupes étaient inaptes au combat. Hồ Chí Minh, Premier ministre de la République démocratique du Vietnam (alors Vietnam du Nord), a demandé une assistance médicale à son allié chinois.

Hồ Chí Minh

Mao Zedong, président du Parti communiste chinois, agréa la demande de Hồ Chí Minh et approuva un projet de recherche militaire pour apporter une solution au problème de son allié.

Le projet fut baptisé « 523 » en référence à sa date de lancement le 23 mai 1967. Ce jour là, un congrès réunit environ 600 personnes issues de l’armée, de la communauté scientifique et de la communauté médicale sans exclure des tradipraticiens.

Le projet 523 classé mission secrète d’État, comprenait deux volets, l’un portant sur le développement de médicaments de synthèse et l’autre pour étudié le potentiel de la médecine traditionnelle chinoise.

Les troupes nord-vietnamiennes reçurent d’abord des drogues synthétiques. Des combinaisons de médicaments utilisant de la pyriméthamine et de la dapsone, de la pyriméthamine et de la sulfadoxine, ainsi que de la sulfadoxine et du phosphate de pipéraquine furent testées sur le champ de bataille. Mais ces médicaments présentaient des effets indésirables graves.

L’études des manuscrits anciens cités plus haut, dans le cadre du projet 523 conduisit à la décision de faire parvenir aux troupes nord-vietnamiennes l’une des plantes dont les lettrés chinois avaient consigné les vertus antipaludiques. Il s’agissait de l’armoise annuellle Artemisia annua.

Des tonnes d’Artemisia annua furent ainsi acheminées et livrées aux troupes du Viet-Minh. L’administration de l’infusion de cette plante permit non seulement de guérir les soldats malade mais aussi de prévenir les fièvres paludiques dans un milieu très fortement impaludé.

Artemisia annua

Au sein du projet 523, plusieurs équipes de chercheur dont celle du Dr Tu Youyou, furent chargé de poursuivre l’étude des propriétés d’Artemisia annua. Ces travaux vont aboutir à identifier et à isoler une molécule active efficace contre le parasite du paludisme en octobre 1971.

Ce composé, qui est un nouveau type de sesquiterpène lactone, fut d’abord baptisé par l’équipe de checheur "qinghaosu" (ajouté au nom de la plant Qinhao : le suffixe "su" qui signifie "ingrédient unique" est en mandarin le terme utilisé pour désigner les composants actifs isolés des herbes).

Qinghaosu a par la suite été renommé "artémisinine" en référence à la classification botanique de la plante.

Tu Youyou pendant le projet 523

Le Vietnam fut le premier pays bénéficiaire de la mise au point de médicaments dérivés de l’Artémisinine. Dans les années 1980, ces médicaments commencèrent à circuler en Afrique.

L’industrie pharmaceutiques ne s’est intéressée à l’artémisinine qu’au début des années 1990, après l’aggravation les phénomènes de résistance du parasite de la malaria envers les médicaments antipaludiques classiques dérivé de la quinine comme la chloroquine ou l’amodiaquine. Une décennie plus tard, en 2001 l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclara l’artémisinine « le plus grand espoir mondial contre le paludisme ».

Mais dès 2006, l’OMS recommande d’arrêter la monothérapie à base de cette seule mollécule afin d’éviter les risques de résistance du parasite.

De fait, des études avancent que l’artemisinine affaiblit le parasite mais ne le tue pas systématiquement, et qu’elle présente son efficacité maximale en association avec d’autres anti-paludiques.

Les combinaisons thérapeutiques à base d’artémisinine appelée ACT sont ainsi devenues les médicament antipaludiques recommandés aujourd’hui.

Cette recommandation et la diffusion des ACT, n’a pas pour autant empêchée l’apparition de la résistance redoutée.

En mai 2009 deux études indépendantes ont signalé une augmentation significative de la résistance du Plasmodium falciparumà l’artémisinine, au Cambodge.

Après s’être vu remis le prix Lasker en 2011, Tu Youyou chef d’une des équipes qui avait isolée l’artemisinine quarante ans plus tôt, a reçu le prix Nobel pour cette découverte en 2015.

Cette reconnaissance tardive, et les louanges vouées à l’Artemisinine occultent un fait de santé publique pourtant étayé par des siècles de réussites thérapeutiques de la médecine chinoise, et démontré avec éloquence lors de la guerre du Vietnam :

- Il n’est nullement nécessaire de recourir à la synthèse de l’Artemisinine pour obtenir un médicament antipaludique efficace. Il suffit de préparer un macérat ou une tisane de la plante dont est extraite à grand frais l’artemisine pour obtenir une boisson médicinale antipaludique qui selon plusieurs études récentes s’avérerait même plus efficace que les médicaments ACT en matière d’éradication du parasite de la malaria.

- Si l’artemisinine a indéniablement des propriétés antipaludiques, elle pourrait ne jouer qu’un rôle minime dans l’efficacité des préparations traditionnelles car cette molécule n’est que très peu soluble dans l’eau.

- L’isolation de principes actifs est au principe de la recherche pharmaceutique "moderne" qui à partir de cette étape, peut élaborer des médicaments. Or il semble que l’ensemble des composés d’artemisia annua et leur synergie joue un rôle important dans les propriétés.

- d’autres variétés d’Artemisias, autres qu’Artemisia annua dont est extraite l’artemisinine s’avèrent avoir la même efficacité thérapeutique antimalarienne alors qu’elles ne contiennent que pas ou très peu de d’artemisinine, comme le montrent des études sur le traitement de la malaria à base d’Artemisia afra, cousine africaine de l’Artemisia annuelle chinoise.

Artemisia afra, Armoise africaine ou African Wormwood
Mis en ligne par La vie re-belle
 3/08/2019
 http://lavierebelle.org/?medecine-chinoise-et-traitement-de-la-malaria