Passer d’une agriculture de guerre à une agriculture respectueuse du vivant

Ce que l’agriculture contemporaine doit à l’industrie militaire

La guerre a joué un rôle essentiel dans l’évolution de l’agriculture du XXe siècle.

Les intrants, les techniques et les outils massivement promus et utilisés dans le monde agricole au cours de ce siècle ont pour la plupart une origine militaire.

Nous examinerons ici le rôle essentiel du premier conflit mondial dans le devenir du monde agricole.

Cet article a été initialement été publié par la revue Guerre moderne.

Passer d’une agriculture de guerre à une agriculture respectueuse du vivant

Ce que l’agriculture contemporaine doit à l’industrie militaire

Avant d’entrer dans le vif du sujet revenons sur le siècle qui a précédé « l’âge des extrêmes ».

Le XIXe siècle est marqué par la crainte de l’épuisement des sources de phosphates et d’azote naturels considérées comme deux ressources stratégiques essentielles pour maintenir la fertilité et la capacité productives des sols.

C’est ainsi que l’Angleterre envoya des équipes spécialisée dans tous les champs de batailles napoléoniens pour y recueillir les squelettes des dépouilles des soldats qui, mélangés avec des résidus industriels, furent transformés en engrais phosphatés.

« Elle [La Grande-Bretagne] a ratissé les champs de bataille de Leipzig, de Waterloo et de Crimée ; elle a consommé les os des nombreuses générations accumulées dans les catacombes de Sicile ; et elle détruit aujourd’hui chaque année la nourriture d’une génération future de trois millions et demi de personnes. Tel un vampire, elle est accrochée au sein de l’Europe, et même du monde, et suce son sang sans réelle nécessité, ni gain permanent pour elle-même. »
Justus von Liebig, Chimie agricole, Introduction à l’édition de 1862.

Aux États-Unis les hécatombes de bisons permirent également de récupérer les crânes des bovidés sauvages aux mêmes fins de fourniture d’engrais phosphatés.

Crânes de bisons destinés à la fabrication d’engrais phosphatés, vers 1892, États-Unis.

Les gisements de Guano d’Amérique du Sud constituent alors la principale source d’approvisionnement en azote. L’appropriation de cette ressource stratégique sera, en 1879, à l’origine d’une « guerre du nitrate » instiguée en sous-main par la Grande Bretagne opposant la Bolivie, le Chili et le Pérou pour la possession du désert d’Atacama. Les forces boliviennes furent rapidement vaincues par les Chiliens. En 1881, les forces péruviennes furent également défaites et le Chili prit le contrôle de l’exploitation des nitrates du désert d’Atacama.

Exploitation minière de Guano sur l’île de Chincha au Pérou

Dans ce contexte, l’intelligentsia scientifique, politique et économique s’inquiète du spectre d’une famine généralisée si les chimistes n’interviennent pas !

« England and all civilised nations stand in deadly peril of not having enough to eat- As mouths multiply. food resources dwindle. Land is a limited quantity, (...) It is the chemist who must come to the rescue of the threatened communities. It is through the laboratory that starvation may ultimately be turned into plenty. »

L’opinion émise par Crookes William, en 1899, dans son ouvrage The wheat problem illustre l’état d’esprit dominant des élites occidentales de l’époque.

Les travaux de Justus von Liebig* ayant montré, dès les années 1840, l’importance de l’azote pour la croissance des plantes, de nombreux chimistes s’efforcèrent de trouver le moyen de synthétiser l’azote atmosphérique, ressource inépuisable qui compose quelques 80% de l’air ambiant.

Cette foi dans la capacité de la chimie à résoudre le problème de la production de nourriture pour l’humanité était partagée par Karl Marx et Engels qui admiraient les travaux de travaux de Justus von Liebig.

« L’extension du sol est limitée : bien. Mais la force de travail applicable à cet espace croît avec la population. Admettons même que l’accroissement du rendement obtenu grâce à l’augmentation du travail ne soit pas proportionnel au travail employé. Il n’en subsiste pas moins un troisième élément que l’économiste tient, il est vrai, pour nul : la science. Ses progrès sont aussi infinis et, du moins, aussi rapides que ceux de la population. Quels avantages l’agriculture de ce siècle ne doit-elle pas à la chimie, uniquement à deux hommes, à sir Humphrey Davy** et Justus Liebig.. »
Friedrich Engels, Esquisse d’une critique de l’économie politique

Justus von Liebig et l’édition française d’un de ses ouvrages

L’Allemand Fritz Haber sera finalement le premier à mettre au point un procédé économique permettant de fixer le diazote atmosphérique sous forme d’ammoniac. Ses travaux ayant été fait sous le patronage du directeur de l’équipe de recherche de la société BASF, Carl Bosch, cette méthode parviendra à la postérité sous le nom procédé Haber-Bosch. Ce procédé permit une production massive de nitrate. Fritz Haber parla de son procédé comme capable de mettre fin à l’érosion du sol et de nourrir le monde.

Fritz Haber (à droite) dans son laboratoire

Cependant, loin de servir à la production d’engrais, celle-ci va d’abord être utilisée pour la mise au point d’une nouvelle génération d’explosif. Grâce à la production massive de nitrate à vocation militaire, la Première Guerre mondiale a pu devenir la première « guerre industrielle » et avoir une ampleur meurtrière jusque-là inégalée.

Le manque d’intérêt de Fritz Haber pour les problème agricoles est attesté par son ardeur à promouvoir l’utilisation de gaz de combat réalisés grâce à son procédé. Il s’est ainsi efforcé de convaincre l’état-major allemand de les utiliser alors que ce dernier ne voulait initialement pas en entendre parler.

La première attaque au gaz chloré aurait eu lieu le 2 janvier 1915. La suivante, qui se déroula à Ypres le 22 avril 1915, conféra au gaz mortel le nom « d’ypérite ». Les forces alliées répliquèrent à cette attaque en fabriquant eux-mêmes des gaz de combats, notamment le « gaz moutarde ».

Artilleurs anglais sur le front de la Somme

L’épouse de Fritz Haber, elle-même chimiste, qui ne supportait pas que son mari mette la science au service de la mort à grande échelle mit fin à ses jours peu après les premiers essais des gaz de combat.

Quelques jours après les obsèques de sa femme, auquel il n’assista pas, Fritz Haber partit ensuite sur le front russe pour superviser l’utilisation des gaz de combat où celle-ci s’avérait plus prometteuse, puisque les Russes étaient à un niveau technique bien inférieur, ne pouvaient répliquer de manière similaire.

Haber sur le front ouest enseignant aux soldats allemands le maniement des gaz chlorés.

Après l’armistice, Fritz Haber se réfugia en Suisse parce qu’il craignait d’être condamné pour crime de guerre. Son inquiétude fut de courte durée car il reçut la même année le Prix Nobel de chimie pour son invention de la synthèse de l’ammoniac, qui allait permette de produire des engrais azotés en très grandes quantités.

Que Fritz Haber ait reçu ce prix n’est finalement pas étonnant si l’on se souvient que son fondateur, le Suédois Alfred Bernhard Nobel, était non seulement chimiste, mais aussi un industriel fabricant d’armes dépositaire de 350 brevets scientifiques, dont celui de la dynamite qui fit sa renommée et sa fortune.

Après la guerre, Fritz Haber poursuivit ses recherches pour développer des poisons capables d’éliminer les rongeurs et les insectes nuisibles des silos, tout en continuant en secret des recherches sur les armes chimiques pour éviter que l’Allemagne ne soit technologiquement devancée par les autres nations.

Ironie du sort il sera évincé de ses fonctions universitaires parce que juif, et s’exilera en Angleterre tandis que de son laboratoire sortira le Zyklon B qui sera utilisé dans les camps d’extermination de la Seconde Guerre mondiale.

L’armistice du 11 novembre 1918 posa un problème de gestion des stocks et des chaînes de production de nitrate. Pendant toute la durée du conflit, aucun gramme d’ammoniac n’avait été produit pour l’agriculture.

A la fin de la guerre, les chaînes de fabrication produisaient 6 millions d’obus par jour dans le monde. Après l’armistice les pays se sont retrouvés à devoir gérer une poudrière car une usine d’armement arrêtée rouille instantanément du fait même qu’elle produit de l’azote oxydée, des nitrates, NO3.

Une double question se posait alors :

• Comment gérer les stocks de nitrates inutilisés du fait de la fin de leur usage militaire, sachant que ses stocks sont potentiellement sujet à explosion ?

• Comment maintenir la chaîne de production pour faire face à l’éventualité d’une autre guerre ?

Voyant que sur les champs de bataille tout avait reverdi très vite de manière extraordinaire du fait de l’exceptionnelle concentration des sols en nitrate, la décision fut prise de convaincre les agriculteurs d’adopter l’utilisation d’engrais à base de nitrate et un bureau de propagande nitrate fut institué à cet effet. Les nitrates en surplus furent présentés aux paysans comme LA SOLUTION aux problèmes de l’agriculture.

Ainsi fut résolu le double problème militaro-industriel du devenir des excédent de nitrates et du maintien de l’industrie d’armement et il fut possible de continuer la production de poudre au cas où il y aurait une nouvelle guerre.

L’agriculture devint chimique par décision de l’État, dans une situation ou la guerre mondiale, provoquée et conduite par les États, avait exterminé une grande partie des paysans européens : il y avait carence de main d’œuvre et il devenait donc impératif d’améliorer la productivité par unité de surface et de main d’œuvre, sous peine de famine généralisée.

La Première Guerre mondiale est à l’origine de l’agriculture du XXe siècle

Au delà de la reconversion des nitrates explosif en engrais, la Première Guerre mondiale est à l’origine de l’agriculture du XXe siècle : les chars d’assaut furent reconvertis en tracteurs à chenille ; les techniques de production des gaz de combat permettront la mise au point, plus tard, des pesticides…

Défilé des chars Renault FT sur les Champs Elysées le 14 juillet 1919 et premier « char agricole » Renault présenté le 25 janvier 1918

La fin de la grande guerre fut ainsi suivie par la militarisation de l’agriculture.

Les photos de tracteurs ou de moissonneuses-batteuses alignés comme pour une parade militaire, aux États-Unis comme en URSS, sont emblématiques de la vision militaire de l’agriculture. Les tracteurs y sont disposés comme l’étaient les chars d’assaut, comme si était ordonnée une charge contre la nature.

Atelier Renault où étaient construits en parallèle les chars de combat et les tracteurs GP

La généralisation de l’emploi des herbicides suit le même scénario que celui des engrais de synthèse.

En France, les herbicides, fongicide autres produits produit tueurs seront les produit dérivés des gaz de combat produits pendant la première guerre mondiale et d’autres armes chimiques élaborées entre les deux guerres. Les industriels qui les produisaient, appelaient d’ailleurs ces produits des "poisons économiques" avant de se raviser et de les renommer par antonymie des "produits phytosanitaires", autrement dit "bon pour la santé végétale", ce qui est le summum de cynisme quand on parle d’herbicide.

Les belligérants du premier conflit mondial s’étant de plus accordés sur la non utilisation des armes chimiques en temps de guerre. Les stocks devenus inutilisables furent recyclés à point nommé dans l’agriculture.

On notera toutefois que si, en 1925, par le Protocole de Genève concernant la prohibition d’emploi, à la guerre, de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques, il n’en allait pas de même dans le cadre du maintien du joug colonial, sans contrevenir à la législation internationale.

Ce fut notamment le cas entre 1921 et 1927, ou les armées françaises et espagnoles utilisèrent l’ypérite pendant la guerre du Rif ; de 1935 à 1936, l’armée italienne emploiera le même gaz de combat contre l’Abyssinie, qui était pourtant un État indépendant siégeant à la SDN.

Carte postale de la campagne du Rif

Cette opération de recyclage de produit initialement dédiés à la destruction de l’Homme, en produits d’élimination de la vie végétale et animale indésirable, fit le plus grand bonheurs des industries chimiques qui non seulement purent écouler leurs stocks toxiques mais aussi continuer à produire des produits délétères. Et s’est ainsi que les industriels de la mort ont pu rester prospères jusqu’aujourd’hui en profitant aussi bien de la guerre que de la paix.

Pour aller plus loin

Signalons que si nous avons mis en avant dans cet article la responsabilité de l’Allemand Fritz Haber dans le développement des gaz de combats, l’Etat français a également activement contribué aux développement de ce type d’armes chimiques et que les recherches françaises en la matière n’ont jamais cessé depuis la Grande Guerre en dépit des conventions internationales.

Nous renvoyons le lecteur qui voudrait en savoir plus à ce sujet au site La guerre des gaz.

Sur l’utilisation du Napalm au Cameroun dans les années soixante, le lecteur trouvera une source d’information dans l’article La « guerre révolutionnaire » française en pays Bamiléké Autopsie d’une indépendance

Notes

* Fondateur de la chimie moderne en temps que discipline autonome, Justus von Liebig, a marqué le paysage scientifique du XIXe. Grâce à son travail, aux incessantes controverses qu’il enflammait et à ses nombreuses publications, Liebig devint un personnage populaire. Ses Lettres sur la chimie , diffusées dans le monde entier, révèlent la conviction qui anime toute sa carrière : promouvoir la chimie comme science fondamentale, indispensable au médecin, au fermier, à tout un chacun. Mais son œuvre n’est pas une simple apologie de la chimie. Il a également ardemment mis en avant le rôle de l’humus, dans la conservation des nutriments du sol et mis en garde les paysans du danger de ne pas restituer à la terre les nutriments du sol qui ont été récoltés pour l’alimentation animale et humaine. Il a aussi attiré l’attention sur la nécessité qu’il y aurait, à l’instar des paysans chinois, d’utiliser la "terre de la nuit" (les excréments humains) comme engrais. Il a enfin essayé de promouvoir le charbon de bois comme fertilisant. Mais tous ces aspects de son œuvre n’ont pas été retenus.

** Physicien et chimiste britannique, Humphrey Davy est l’auteur de Éléments de philosophie chimique, publié en 1812 et traduit en Français l’année suivante, et surtout d’un important ouvrage concernant les applications de la chimie à l’agriculture intitulé Elements of agricultural chemistry in a course of lectures for the board of agriculture, publié en 1813, et traduit en français en 1819 sous le titre de Éléments de chimie agricole en un cours de leçons pour le Comité d’Agriculture. Il est également l’auteur d’un traité sur l’art de fabriquer le vin et de distiller les eaux-de-vie (Première édition française en 1819).

Mis en ligne par La vie re-belle
 26/11/2020
 https://lavierebelle.org/passer-d-une-agriculture-de-guerre

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